Sans la perruque

Depuis qu’elle suit ses séances, il ne la voit pas souvent. Il lui écrit, laisse des messages sur son répondeur, pour la faire rire. Elle lui explique que pendant un mois, il y a trois jours où elle va moins mal.

C’est utile cette arithmétique : mieux vaut poser la question « combien de jours ? » au lieu de « comment ça va ? »

Comment ça va, c’est très vague, vague à l’âme, lame de fond nauséeuse…

Quand elle demande au spécialiste : Où j’en suis ? Il répond : C’est normal. Comment ça normal ? Il se cabre : Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Elle n’insiste pas.

Lors des trois jours, ils décident de se voir au café ; elle lui a dit une fois, au début, qu’elle allait perdre ses cheveux…

Sa perruque le fascine, avec ses cheveux dans les yeux ; il préfère cette coiffure à celle qu’elle avait avant, mais ne dit rien…

Dire qu’il préfère sa perruque à son cancer, ce serait simple, animal ; il n’ose pas.

Le temps passe vite, elle est fatiguée, il la raccompagne ; elle habite près d’un immeuble remarquable, dont il lui montre le rythme des lignes ; ils se saluent.

Un mois et demi plus tard, ils vont au cinéma ; en arrivant, elle enlève sa perruque.

Il est saisi, sans voix, elle le voit, ne la remet pas, il faut qu’il s’y fasse…

Elle va aux toilettes.

Elle : Tiens, prends-la.

Lui : Je t’attends dans la salle.

Il s’installe, la met ; elle lui tombe sur les yeux, il ne sait pas qu’il faut la tirer en arrière.

Elle : Tu ne sais pas la mettre.

Il la lui rend ; elle ne la remet pas tout de suite ; le film les déçoit ; ils vont boire un verre.

Lui : Te voir sans ta perruque, il était temps : j’ai eu du mal.

Elle : J’ai vu. Pourquoi il était temps ?

Lui : Sans la perruque, la vie repousse.

Elle : Tu veux que je l’enlève à nouveau ?

Lui : Oui ! Je pense à l’arithmétique avec ton spécialiste ; là c’est pareil, il suffit de calculer la longueur des cheveux pour apprécier la différence.

Elle : Mesurons maintenant.

Lui : Tu as les cheveux longs d’un ongle de mon index gauche.

Elle : Revoyons-nous dans un ongle.

Elle est fatiguée, mais moins que la dernière fois ; il la raccompagne sans commenter aucun immeuble ; ils passent devant une vitrine de perruques afro.

Elle : Angela Davis était afro sans perruque.

Lui : Louis XIV était perruque sans afro.

Elle : Je les imagine ensemble voyager en Éthiopie, où est née la coiffure afro…

Lui : Maintenant que tu vas t’en passer, je m’intéresse aux perruques royales, faites avec les cheveux de 50 femmes, vivantes, de la campagne, car leurs cheveux sont préservés dans un bonnet, de meilleures qualités que ceux des hommes ; les cheveux viennent de Flandres, pays de bière, bonne pour leur qualité.

Elle : Depuis que j’en porte une, j’ai appris qu’il y avait des perruques bien avant le XVIIe ; au 1er siècle après JC, les Romaines ont des postiches « en nid d’abeilles », comme tu le vois sur la photo du haut.

Lui : La grande classe !

Elle : Afro, Romaine, tentons Afromaine.

Lui : On dirait le nom d’un groupe.

Elle : Je ne chanterai pas ce soir, je suis fatiguée ; je rentre.

Elle remet sa perruque.

Lui : Dans plusieurs ongles, coiffe-toi comme ça !

Elle : Bye !

Il lui fait un signe. Elle disparait à l’angle. Il prend le boulevard dans l’autre sens, en regardant les cheveux des gens et ceux qui n’en n’ont pas…

 

 

 

  1. J’ai eu traitements, perruque, repousse et aussi, amis chers pendant ces étapes. Pas toujours polie avec toute cette chimie, j’ai parfois joué avec mon crâne dépoli et guetté leurs réactions. Et avec votre texte, je mesure (encore une fois) combien ils m’ont été précieux, ces amis chéris.
    Merci, votre texte est très beau. Il est juste.

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