Le temps de l’asperge

Plus de musées, ni de marchés ; récoltes sacrifiées ! Où sont passées les asperges ? C’est au musée virtuel que nous n’allons pas chercher à manger mais trouver à regarder. L’Asperge de Manet, visible en temps normal au 2ème étage    du Musée d’Orsay, est un tableau minuscule dont l’histoire et l’effet sont majuscules…

 

Charles Ephrussi, amateur d’art, futur propriétaire de la Gazette des Beaux-Arts (1), commande à Manet une nature morte sur les asperges ; ils conviennent de 800 francs. Manet peint une botte d’asperges blanches sur un lit de feuilles vertes ; le fond est noir (2).

 

Le jour de la livraison, en 1880, Ephrussi arrondit à 1000 francs (3) ; il doit être très content ! Cette générosité inspire à Manet un geste entré dans l’histoire de l’art : une asperge posée sur le bord d’une table (16X21cm).

 

Il l’envoie à Ephrussi avec ces mots devenus cultes :              « Il en manquait une à votre botte. »

 

La générosité du client « offre » à l’artiste génial l’occasion de travailler encore et d’atteindre un autre niveau : l’asperge a des couleurs pâles dont les touches ponctuent la tige ; sa tête est légèrement noircie, avec des traces de bleu gris ; on dirait un œil sur le côté : elle a l’air vivante !

 

La table est couleur sable, striée de filaments gris, parallèles à l’asperge. La magie de Manet opère : un tableau tout petit ouvre un espace immense…

 

Comme c’est magique, c’est unique : le citron, voisin de cimaise, reste un citron ! (4).

 

Manet a 48 ans lorsqu’il peint L’Asperge ; il a traversé les deux scandales Déjeuner du l’herbe, en 1863, Olympia, en 1865. Il aspire à autre chose de plus simple qui se transforme en pure poésie.

 

Avons-nous déjà regardé une asperge ? Pendant le confinement, allons au supermarché, ou, mieux, commandons des asperges chez un producteur, en ligne, pour le soutenir ; avant de les faire cuire, prenons-en une, déposons-la sur la table.

 

Passons un moment avec elle !

 

Ce n’est pas un exercice de pleine conscience (5), c’est le temps de l’asperge, après Le Temps des cerises ! (6).

 

Sur un mur du Palais de Chaillot, côté jardin du Trocadéro, Paul Valéry a écrit : « Il dépend de celui qui passe que je sois tombe ou trésor, que je parle ou me taise, ami n’entre pas sans désir. » Faute d’entrer dans le(s) musée(s), confinés, posons nous la question : quel est notre désir de regarder l’asperge ?

 

Robert Filliou, artiste de Fluxus, mouvement révolutionnaire qui a mis en avant les liens entre l’art et la vie, est connu pour sa formule géniale : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

 

L’Asperge de Manet – quand regarder la nôtre sur la table nous fait voir ailleurs – prouve que Filliou a mis dans le 1000 !

 

(1) La Gazette des Beaux Arts a été fondée en 1859 par Edouard Houssaye. Le rédacteur en chef, Charles Blanc, critique d’art, conclue sa note intention par des mots qui sonnent en plein confinement : « Heureux, par-dessus tout, si nous pouvons offrir un préservatif (sic) contre l’ennui à ceux qu’on appelle les élus du monde, intéresser un instant les femmes, faire oublier au financier ses reports, à l’avocat ses dossiers, au philosophe ses réflexions amères, à tous nos lecteurs, enfin, les petites et les grandes misères de cette vie que l’on dit si courte, et qui est pourtant si longue…, quand elle est sans art ! ».

 

(2) Lien pour voir Une botte d’asperges :

https://labalancoiredefragonard.wordpress.com/2017/02/08/une-botte-dasperges/

 

(3) 1000 francs de 1880 sont équivalents à 3600 €

 

(4) Lien pour voir Le citron :

https://www.grandspeintres.com/le-citron-manet/

 

(5) Dirigée récemment en direct sur France Inter par Christophe André.

 

(6) Chanson immortalisée en 1871, par La Commune.

 

 

 

 

 

 

Le virtuel a des vertus

Confinés, le moment est venu de s’intéresser pour de bon aux visites virtuelles des musées. Dans les visites Vu sous cet angle, nous allons à la rencontre des sensations de la matière, peinture, sculpture, architecture, verdure, tandis que sur l’écran… Ça fait écran !

 

Crevons l’écran ! La National Gallery est accessible sans traverser la Manche. On y voit entre autre des œuvres de Monet : falaises d’Etretat, séries des cathédrales de Rouen…

 

Cliquons sur le lien ci-dessous :

https://artsandculture.google.com/exhibit/s%C3%A9rie-de-tableaux-de-monet-sur-rouen/lALijhmKqfavLg

 

Incroyable ! Sa manière de peindre, qui donne cette matière lumineuse, aux éclats de couleurs multiples, sa signature en somme, prime sur les sujets, cathédrales, falaises ; elle est devenue son sujet : l’art moderne est en route…

 

Kasimir Malevitch (1878-1935), artiste russe, créateur du Suprématisme(1), connu pour son Carré noir en 1915 (2), trou noir ouvert dans l’univers pictural, était aussi critique d’art ; à propos des cathédrales de Monet, il a écrit :              « La peinture poussait sur la toile. »

 

C’est fulgurant ! Selon Malevitch la peinture de Monet est un « jardin » où la poésie pousse sur la toile ; difficile pour les chrétiens de ne plus « voir » la cathédrale qui n’est pas soluble dans la peinture !

 

Monet a peint les falaises d’Etretat, en 1884, avant ses séries, en 1890 ; la falaise a quelque chose d’organique avec sa trompe d’éléphant, sa masse, le vert de gris qui la coiffe…

 

Monet a dit de sa série de cathédrales : « Tout change, même la pierre » ; voyons-nous encore l’aspect minéral de sa falaise ?

 

Lors d’une croisière sur Sum-Sum, catamaran construit par mon frère, le long des côtes asturiennes, le vent momentanément absent, le ronronnement du moteur entêtant, j’ai tué l’ennui en cadrant les falaises avec mes doigts ; nous étions suffisamment près, j’en voyais la matière : Vu sous cet angle est né comme ça !

 

Les musées ont développé les séances virtuelles pour les publics « empêchés » : malades, personnes à mobilité très réduite, personnes très âgées, hospitalisés, détenus ; confinés, nous allongeons momentanément la liste…

 

Aiguisons notre regard pour être prêts, une fois déconfinés (3), à sauter dans les rues des villes, les champs, les collines, les jardins, les forêts, le long des rivières, sur les plages, dans la mer… Nous allons être très impressionnés ! Quelqu’un nous peindra-t-il ?

 

(1) Le suprématisme est un mouvement qui prône la géométrie, les couleurs primaires, et le dynamisme à la suite du Cubisme et du Futurisme.

 

(2) Lien pour voir – joie d’Internet – de nombreux Carré noir :

https://www.google.com/search?q=malevitch+carr%C3%A9+noir&tbm=isch&source=iu&ictx=1&fir=G142A1LGCl10xM%253A%252C6sDoFB888JXsfM%252C%252Fm%252F0ndskt8&vet=1&usg=AI4_-kTU6KnTZHaW77SkEtGZTuTvZF5Rkg&sa=X&ved=2ahUKEwjzqc6o77foAhVDxYUKHVEnAg4Q_B0wCnoECAsQAw#imgrc=G142A1LGCl10xM:

 

(3) Pas surprenant, « déconfiné » n’est pas (encore) dans Le Robert (papier !) ; amusant de lire l’étymologie de confiner, qui vient de confins, limite d’un territoire. Confiner, toucher aux limites d’un pays… ou de sa Santé Publique… Allez, on applaudit à 20 h !

Je veux rentrer chez moi

Rentrer chez soi ? Quelle idée ! Tout le monde pense le contraire pendant le confinement, dans les appartements des villes : quand est-ce qu’on sort ? Si à l’hôpital les malades infectés souhaitent survivre avant de savoir où,     Je veux rentrer chez moi, dernier roman de Dominique Fabre, paru en 2019, chez Stock, explore la vie de Richard, à l’hôpital, atteint d’un cancer incurable, qui s’accroche à ce désir de rentrer chez lui, même si c’est une chimère…

 

Richard était le modèle du narrateur, leur amitié, « une boussole », il savait draguer, à l’aise dans la vie, cancre au lycée, fumant des joints, allant et venant, se piquant hélas… Lors de chacune de ses visites à l’hôpital, il essaye de lui dire qu’il fut son phare, mais comme ils avaient l’habitude d’être ensemble sans éprouver le besoin de se dire grand-chose, ils continuent…

 

« On se croit toujours plus ou moins important qu’on ne l’est vraiment dans la vie des autres. Les autres font de longs chemins sans nous, et finalement, un jour, on se rejoint sans crier gare, comme si c’était prévu depuis toujours, comme si c’était fait exprès. »

 

Une galerie d’amis, dont Pascal, Nathalie, traverse le roman ; les souvenirs remontent ; Pauline, la fille de Richard, est la prunelle de ses yeux, alors même qu’il ne peut plus parler, peu importe, ils se regardent…

 

Comment nous regardons-nous quand nous nous croisons furtivement le temps des courses de première nécessité, à moins d’y aller incognito avec masque, chapeau et lunettes noires ?

 

Le confinement nous laisse le téléphone ; mais si le coronavirus s’attaque à notre premier cercle, nous n’irons pas le voir à l’hôpital ; Richard atteint ainsi, vivrait ses derniers jours très entouré par l’équipe soignante, sans sa fille ni personne autour de lui ; Dominique Fabre aurait écrit un autre livre.

 

Écrivain méconnu à tort, né en 1960 à Paris, il a une douzaine de romans au compteur ; il est toujours professeur d’anglais. Je veux rentrer chez moi est sur les rayons des librairies mais pas les précédents (1) ; ainsi va la vie de tant d’écrivains…

 

Dominique Fabre a publié, en 1995, son premier roman       Moi aussi, un jour, j’irai loin, en même temps que Houellebecq, chez le même éditeur Maurice Nadeau.

 

Il a vu Houellebecq faire le siège de l’éditeur qui se cachait pour échapper à ses visites incessantes… Les deux écrivains choisissent des anti-héros, l’un plus sobrement que l’autre ; inconditionnel de Houellebecq, je trouve chez Dominique Fabre la preuve que l’excellence n’implique pas toujours le succès !

 

Profitons du confinement pour lire ses livres qui nous emmènent entre les lignes de la vie où seuls les grands écrivains sont à l’aise.

 

(1) Mais il est facile de les commander, en évitant Amazon : https://www.lalibrairie.com/

Outre Je veux rentrer chez moi, je vous recommande J’aimerais revoir Callaghan, paru chez Fayard en 2010,        qui ressemble à son dernier, l’hôpital en moins.

 

Un Paris-Brest très salé

Y en a-t-il un ou une qui n’ait encore jamais mangé un Paris-Brest ? Créé par Louis Durand, pâtissier à Maison-Laffite, à la demande de Pierre Giffard (1) fondateur de la course cycliste Paris-Brest-Paris, en 1891, d’où sa forme ronde.

 

Le Paris-Brest est un remède idéal à une chute de moral lié au confinement. Mais il n’y a pas que les pâtisseries à la crème pralinée pour se divertir…

 

Une idée moins calorique : Paris-Brest de Philippe Lioret sur Arte, vendredi 27 mars à 20 h 55 ; ce film est inspiré d’un livre très salé, Paris-Brest de Tanguy Viel.

 

Quelques raisons de pencher pour le salé :

 

De quoi parle Paris-Brest ? Une histoire de famille, avec une grand-mère, deux parents, un copain d’enfance d’un milieu plus modeste que le narrateur, petit-fils et fils, ce qui compte quand il est question d’argent ; il en est question, et pas qu’un peu…

 

Tanguy Viel est un romancier français né en 1973 à Brest, publié aux Éditions de Minuit. Un écrivain, un vrai, dont les romans nous tiennent par leur style et l’intrigue, même si l’écrivain domine l’auteur de polar qu’il ne prétend pas être.

 

Quand vous ne serez plus confiné(e), entrez dans une librairie indépendante ; lisez les premières pages de Paris-Brest, L’article 353 du Code Pénal, L’absolue perfection du crime… Vous serez pris ; Viel vous prend comme Duras, Becket, Proust, Dominique Fabre (2)

 

Philippe Lioret est un cinéaste français né en 1955. D’abord ingénieur du son, il réalise en 2004, L’équipier où la tension monte dans un phare ; en 2006 Je vais bien ne t’en fais pas, film très intense avec Mélanie Laurent ; en 2009, Welcome où Vincent Lindon, maître nageur entraine un jeune migrant à traverser la Manche à la nage ; sa compagne lui pose la question essentielle : « Pourquoi tu fais ça Simon ? »

 

« Anthony Bajon, qui joue Colin est une révélation absolue ! Un phénomène de justesse, d’intensité… ». dit Phippe Lioret. En 2018, il a joué dans La prière de Cédric Kahn (3).

 

Paris Brest passe sur Arte vendredi soir : la télé, vous la regardez d’habitude, un peu, beaucoup, pas du tout ? Mais Arte c’est comme la mâche et la salade, ce n’est pas tout à fait la télé… En ces temps de confinement, le moins qu’on puisse dire, c’est que rien n’est comme d’habitude !

 

(1) Pierre Giffard était Rédacteur du Petit Journal, l’un des quatre grands quotidiens de l’époque ; mu par l’idée que « la vélocipédie est plus qu’un sport, c’est un bienfait social »    il organisa la première édition de cette course mythique ; elle se transformera en 1931 en Paris-Brest-Paris randonneur, épreuve de cyclotourisme, qui existe encore. L’édition 2019 est partie de la bergerie nationale à Rambouillet, gagnée par l’allemand Hajo Eckstein en 43 h 49.

 

(2) Connaissez-vous Dominique Fabre ? Son dernier roman paru en 2019, s’appelle Je veux rentrez chez moi. Essayez, vous aller découvrir un écrivain ; ensuite vous pourrez lire   Je voudrais revoir Callaghan. En ces temps de confinement, l’esprit ne demande qu’à s’ouvrir…

 

(3) Lien sur une chronique du film La prière : https://vusouscetangle.net/chronique/energie-spirituelle/

Louboutin, l’interdit dit oui

L’Exhibition(niste) Louboutin est au Palais de la Porte Dorée (1). Né pas loin, le jeune Christian rêve devant l’immense façade Art Déco ; il trouve l’inspiration de ses escarpins devant les panneaux du musée avec une chaussure à talon aiguille barrée de rouge : « Talons interdits » !

 

Le sol de l’ancienne salle des fêtes est fragile, ceci explique cela ; elle fut créée avec le palais en 1931 pour l’Exposition Internationale qui vantait la conquête coloniale, avec le slogan « le tour du monde en un jour ». (2)

 

Louboutin détourne un panneau d’interdiction ; décomposons : inter-diction.

 

Inter comme international ; diction : on comprend « l’autre » d’autant mieux, quelle que soit sa diction, qu’on l’écoute, voire qu’on l’aime…

 

Le Palais de la Porte Dorée accueille depuis 2007, le Musée de l’histoire de l’immigration ; Mercedes Erra préside les deux CA. PDG de l’agence publicitaire BETC, elle sait ce que L’Exhibition(iste) va apporter au lieu : un public nouveau qui ne serait pas venu spontanément s’intéresser à l’histoire de l’immigration, mais qui une fois sur place…

 

L’atmosphère de l’exposition est festive, Christian Louboutin est marqué par ses jeunes années au Palace ; les modèles évoquent ses soirées délirantes…

 

Rubans, plumes, pellicules photo, semelles plate forme, chaussures maquereau, palanquin, tout est dingue, vertigineux…

 

La magie de L’Exhibition(niste)  est annoncée par la photo    en quatrième de couverture du dépliant (illustration) : une femme toute en jambes, escarpins à semelles rouges, coup de pieds gauche galbé, monte vers les colonnes du Palais de la Porte Dorée ; le conte est bon.

 

(1) https://www.palais-portedoree.fr/fr/christian-louboutin-l-exposition

 

(2) La contre exposition La vérité sur les colonies  soutenue par les Surréalistes eut moins de succès.