Col d’Izoard : circuit 24

C’est l’été, la route des vacances. Dernière chronique avant la pause ; la prochaine paraitra début septembre. L’été sur les routes de montagne, les cols sont ouverts et tout vert. Le col d’Izoard, qui relie Briançon au Queyras, a une montée en lacets spectaculaires.

 

Vus d’avion, comme un Circuit 24 géant, ils attirent les amateurs de sensations fortes sur routes : cyclistes, triathlon, skateurs, motos…

 

Mômes, on jouait au Circuit 24, avec des bagnoles de courses sur deux voies ; on avait deux manettes ; le circuit était à plat, on ne passait pas de col…

 

Le col d’Izoard a été ouvert entre 1893 et 1897 ; une stèle installée en 1934, salue la mémoire du général Berge, des régiments de chasseurs alpins et du Touring Club de France.

 

Un col est un passage, une ouverture ; l’ouverture d’esprit est la condition du partage que les vacances favorisent : détendus, on peut considérer les autres, non les juger.

 

En descendant la D 907 du col d’Izoard vers Arvieux, un graffiti déclare : Motards = Connards.

 

Plus loin, juste après la Casse Déserte, impressionnant massif rocheux, un sentier monte au Lac de Souliers, en face du parking.

 

Pendant 10 minutes, on entend les motos, puis les mélèzes font écran, et commence le silence de la montagne…

 

Les motards font la route des Grandes Alpes de cols en cols où ils s’arrêtent pour la vue et boire un sirop ; le soir, ils dorment à l’hôtel et boivent des bières ; les hôtels sont contents.

 

Le 25 juillet (1), le Tour de France passe le col d’Izoard ; l’occasion de choisir un bon coin (2) le long du Circuit 24 et d’attendre la Caravane (3) en discutant avec ses voisins…

 

Voisins du dernier étage, le chamois dort ; on dit aussi le chamois d’or, sauf lorsque le champion est en vacances…

 

Bonnes vacances !

 

(1) Le Tour et l’Izoard en sont à leur 35eme rencontre ; une stèle à la mémoire de Louison Bobet et Fausto Coppi est située près de la Casse Déserte.

 

(2) Le meilleur coin est le belvédère, 800 m après le village de Brunissard sur la route qui monte au col depuis Arvieux.

 

(3) Pleine de motards accrédités…

Mona Bolt

Incroyable montage sur un tee-shirt en vente dans tous les bons magasins de souvenirs ! La Joconde se prend pour Usain Bolt. Deux stars se fondent en une… Usain Bolt, Jamaïcain, champion du monde du 100 m et du 200 m, faisait le signe de la foudre après chaque victoire. Le regard de La Joconde disparaît dans le montage, qu’à cela ne tienne, son sourire légendaire n’en est que plus visible…

 

Sourire lié aux réflexions de Léonard de Vinci sur la fatigue du modèle dans l’atelier qui l’incitèrent à faire venir dans l’atelier des clowns, poètes, musiciens… La fête quoi !

 

Il était très sollicité pour les fêtes des princes, la famille Médicis puis François 1er : Léonard savait « allumer le feu » avec ses installations…

 

Le tee-shirt mélange deux mondes apparemment contradictoires, au-delà de l’art et du marketing, la vitesse et la lenteur.

 

La vitesse d’un 100m en 9’ 58’’ en 2009 lors de la finale de championnats du monde à Berlin.

 

La lenteur du regard sur l’art mène à la détente ; il faut plus de 9’58’’ aujourd’hui pour atteindre le premier rang de la foule de La Joconde… ou pour se laisser atteindre par une œuvre d’art que l’on regarde.

 

Le style de course d’Usain Bolt était une merveille de détente ; il n’avait pas besoin de prendre un bon départ pour gagner…

 

Il n’y a rien à gagner avec La Joconde, mais la détente du spectateur est la condition sine qua non pour se laisser absorber dans sa contemplation ; ou dans celle d’œuvres qui ne figureront jamais sur aucun tee-shirt…

 

Une américaine à qui j’avais d’abord montrée La Joconde, à sa demande, a été très impressionnée ensuite par les murs nus des fossés du Louvre du XIIe siècle, au point de me dire : « C’est beaucoup plus impressionnant que La Joconde ! ».

 

Un tee-shirt représentant un mur du XIIe siècle ne se vendrait pas…

À quoi bon expliquer une œuvre d’art ?

Au Bac philo (1) en L, il y a eu cette année « À quoi bon expliquer une œuvre d’art ? ». Ayant créé Vu sous cet angle, je cultive les regards et non les explications ; mon rôle est d’aider à regarder des œuvres d’art plus que de chercher à les expliquer ; expliquer signifie qu’il y a à comprendre, or l’art ne se comprend pas, il se prend.

 

Il se prend dans les dents, dans la gueule, à moins qu’il ne soit une caresse dans les cheveux, une cavalcade avec les chevaux.

 

Dans le corrigé de philo de Nicolas Tenaillon (2)  – l’auteur de L’art d’avoir toujours raison (sans peine) – il y a cette citation de François Truffaut : « La mission du critique n’est pas d’apporter sur une œuvre « une vérité toute faite qui n’existe pas » mais de « prolonger le plus longtemps possible le choc de l’œuvre d’art ».

 

Nicolas Tenaillon rappelle que l’étymologie d’expliquer est déplier : déplier une œuvre pour mieux la regarder ; est-ce l’œuvre qui se déplie ou le regard qui se déploie ?

 

(1) Passe ton bac d’abord, un film de Maurice Pialat, 1979. Des lycéens de Lens se retrouvent avec leur professeur de philosophie au café Le Charon ; ça ne va pas fort.

 

(2) Pour lire son corrigé : https://www.philomag.com/bac-philo/copies-de-reves/a-quoi-bon-expliquer-une-oeuvre-dart-38978

Ivre de voir

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous ! » écrit Baudelaire dans le Spleen de Paris (1).

 

« L’abus d’alcool est dangereux, consommez avec modération » est la réponse de la loi Évin, votée en 1991.

 

« L’abus de poésie est dangereux, lisez avec modération » ne figure sur aucune couverture de recueil de poèmes ; et pourtant : « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. » (2)

 

L’ivresse poétique jaillit en voyant un chef-d’œuvre, les formes dessinées par le vent dans un champs de lin en Normandie, le ciel se déchirer avant un orage à Saint-Germain-des-Prés, les muscles des purs-sangs vibrer lors d’une course de trot attelé à Vincennes, lorsqu’on est au milieu d’eux, invité sur un sulky…

 

S’enivrer de vertus ? André Comte-Sponville a écrit Petit Traité des Grandes Vertus ; il les passe en revue : « La tempérance […] c’est la prudence appliquée aux plaisirs : il s’agit de jouir le plus possible, le mieux possible, mais par une intensification de la sensation ou de la conscience, et non par la multiplication indéfinie de ses objets. »

 

Sensation bonne ou mauvaise, chante Bashung dans           Fan  « Quand je me sens mal c’est que j’vais bien / Parce qu’avant attention, j’sentais plus rien » ; toute la verve de Boris Bergman, son parolier fétiche, est dans ce vers (3).

 

Boire un verre pour diluer l’angoisse de passer à côté de ce que nous devrions voir ; mais ce conditionnel cache un vide : nous ne devons rien voir.

 

Nous voyons comme nous sommes ; alors, comment accepter d’être simplement nous-mêmes ? Ou doublement en dépassant la dose prescrite ?

 

Libre de vivre

Ivre de voir

Tout est là

 

(1) Poème XXXIII

 

(2) Ces paroles de l’auteur, le comte de Lautréamont, avertissent le lecteur dès le début du chapitre 1 des Chants de Maldoror.

 

(3) https://www.youtube.com/watch?v=Xw38GN5n66E

Bob Dylan, c’est du tonnerre !

Rolling Thunder Revue, la revue du tonnerre qui gronde, fut le nom de la tournée de Bob Dylan à l’automne 1975 à travers les USA, dans des salles à l’écarts des grands circuits. Cette tournée est culte. Elle fit l’objet du Bootleg Serie n°5, mais un nouveau coffret de 14 CD sort actuellement ! Pourquoi vous parler d’un concert de 1975 de Bob Dylan et de la sortie d’un coffret de 14 CD ?

 

Ceux parmi vous qui me connaissent bien ne sont pas surpris – ils rigolent même ! Les autres ignorent encore que Dylan fait quasiment partie de mon ADN ; il est l’essence qui fait tourner le moteur Vu sous cet angle.

 

Sans blague ! Prenez la chanson Mr Tambourin man ; eh bien, le héros demande à l’homme au tambourin de lui chanter une chanson car il n’a pas d’endroit où aller ; bref il est disponible pour l’écouter… La disponibilité, condition première pour apprécier une œuvre d’art.

 

Rolling Thunder Revue est un mélange de chansons à l’énergie déferlante, d’autres d’une infinie tendresse, comparable à un grand cru classé, cette puissance douce inimitable qui reste en bouche comme une chanson continue à vivre en vous…

 

Mercredi 12 juin, sur Netflix, passe Rolling Thunder Revue, a Bob Dylan story by Martin Scorcese, dont voici un extrait : https://www.youtube.com/watch?v=PS4gsWDSn68

 

Scorcese filme les concerts comme personne ; Bob Dylan, l’inventeur du Never Ending Tour, la tournée qui ne s’arrête jamais, considère que : « La vie ce n’est pas se trouver soit ou quelque chose. Il s’agit de se créer. » Se créer un regard, voici la raison d’être de Vu sous cet angle.