Rest… ons drô… les !

Un soir, Arsène et son ami Tenvic sont assis sur un banc public. Ils se parlent de la préservation de l’intégrité morale et physique ; de savoir se défendre. Ils ont une bouteille de Kilkoman, un excellent whisky tourbé de l’île d’Islay.

Arsène : Comment tu fais pour reconnaître l’intégrité de l’autre ?

Tenvic : T’attaques fort !

Arsène : Toujours. L’autre, je ne le cerne pas toujours bien à travers ses vannes et ses moments moins drôles ; je préfère quand c’est drôle !

Ils boivent une gorgée de Kilkoman

Tenvic : De quoi t’as peur quand c’est pas drôle ?

Arsène : Je me lasse vite du sérieux de l’autre ; quand il ou elle me raconte sa vie, j’ai l’impression d’en comprendre vite les grandes lignes, mais évidemment, c’est incomplet ; seule l’intensité des détails compte, la vie quoi !

Tenvic : Le jeu c’est de chercher à percevoir l’autre, son territoire, ses croyances en tout genre, ses idéaux, ses limites, au travers de ce qu’il, elle, dit dans ses vannes, ses colères, des moments creux, ses excès…

Arsène : Qui peuvent aussi être de gentillesse ; c’est toujours troublant quand l’autre en fait trop !

Tenvic : On n’en fait jamais trop dans l’écoute.

Arsène : Écouter sans interrompre ?

Tenvic : Oui, c’est le principe. L’autre, c’est vraiment l’autre, c’est-à-dire pas nous. C’est différent.

Arsène : « Écoutez la différence » comme dit l’autre !

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Arsène : J’imagine que l’autre existe dans son intégrité, sans manières, quand il est sous sa douche, aux toilettes, là où il ne se méfie de personne, où il ne compose pas…

Tenvic : Et puis chacun sort de sa douche !

Arsène : Et quand sa colère me douche…

Tenvic : Pour se défendre, il faut d’abord s’écarter.

Arsène : Pourquoi ?

Tenvic : Parce que son attaque t’éclabousse quand tu es trop près.

Arsène : Je manque d’entrainement ; me défendre ne me vient pas à l’idée ; je ne m’écarte pas un peu, je m’en vais.

Soudain un type s’avance vers eux.

Le type : C’est mon banc.

Tenvic : C’est un banc public.

Le type : Tu l’as dans l’baba mon gars, ici, le public c’est moi !

Arsène : Monsieur Public, vous voulez boire un verre ?

Le type : Je ne refuse jamais.

Tenvic : Blague à part, Monsieur Public, on va rester…

Arsène : Et on va vous demander, s’il vous plaît, de nous laisser, car avec mon pote, on a des choses privées à se dire.

Le type : Si c’est privé, j’admets. Je vous laisse.

Arsène : Bonne soirée, Monsieur Public !

Le type s’en va.

Tenvic et Arsène restent en silence.

Arsène : Tu as bien joué avec le banc public.

Tenvic : C’était risqué de lui proposer un verre.

Arsène : C’était pour détendre l’atmosphère.

Tenvic : Bravo pour ton histoire de choses privées !

Arsène : L’appeler Monsieur Public, ça l’a fait aussi.

Tenvic: Pour un mec qui ne sait pas y faire, tu piges vite !

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Tenvic : L’honnêteté consiste à prendre sa part dans le conflit, toujours 50 – 50…

Arsène : Sauf qu’il n’y a pas eu de conflit…

Tenvic : Le conflit aurait commencé s’il s’était installé malgré nous.

Arsène : Mais il s’est barré.

Tenvic : Tant mieux !

Arsène : Ta règle des 50-50, je me souviens, c’est comme dans les constats entre automobilistes, place de l’Étoile.

Tenvic : Ah bon ?

Arsène : Dis donc, tu ne t’y connais pas en bagnole !

Tenvic : Non, j’ai du mal à passer la seconde…

Arsène : Ce n’est pas la peine de s’engueuler, place de l’Étoile, quand deux bagnoles se rentrent dedans, les compagnies d’assurances se sont mises d’accord !

Tenvic : L’honnêteté c’est de chercher une issue au conflit pour les deux, même quand t’es plus au volant, sinon…

Arsène : Sinon c’est plus dur, on croit que le conflit est derrière nous, mais non, il est là, en nous ; je connais.

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Tenvic : Résoudre le conflit, c’est moins dur quand tu perçois l’autre derrière sa porte blindée ou sa manière plus souple de se protéger ; tout le monde se protège…

Arsène : Tout le monde sauf moi !

Tenvic : Tu vas au-devant d’ennuis !

Arsène : Alors, comment fais-tu ?

Tenvic : Tu définis ton espace personnel, c’est-à-dire le cercle à l’intérieur duquel personne ne doit entrer.

Arsène : Même pas un ami ?

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Tenvic : Un ami ne te dérange pas dans ton cercle ; il t’aides à le consolider.

Arsène : Parfois je laisse rentrer quelqu’un que je prends pour un ami, juste pour voir l’effet que ça fait.

Tenvic : Mais c’est dangereux, car tu ne connais pas ses intentions quand il franchit la limite.

Arsène : Je ne prends pas au sérieux son escalade, je pense que je vais l’arrêter plus tard.

Tenvic : Mais plus tard, où sera la limite ?

Monsieur Public revient et passe lentement sans s’arrêter.

Arsène : La voilà, la limite !

Tenvic : Non, il vit sa vie, il ne nous calcule pas.

Arsène : T’as raison ; il ne fait que passer… Il se fout de notre gueule !

Tenvic : Non, il passe, c’est tout ; il n’a sans doute pas des tonnes d’endroits où aller ailleurs…

Arsène : Tu veux dire qu’il ne faut pas imaginer des intentions qu’il n’a pas…

Tenvic: Tant que tu n’as rien à défendre, tu restes tranquille. Quand c’est le moment, il faut avoir défini cette limite, ce cercle.

Arsène : Comment ?

Tenvic: Tu te mobilises, mais pas comme un fou, tu évalues la perturbation sur une échelle de 1 à 10.

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Arsène : Je réagis à 5 ?

Tenvic : 5 c’est déjà beaucoup ! Tu peux réagir doucement déjà à 3, quand ça te perturbe un peu, pour éviter que ça se dégrade…

Arsène : C’est précis ton système.

Tenvic : Il faut que le type comprenne que « tu lui mets un stop », comme dit ma voisine, Madame Sely, quand il va là où tu n’as pas envie qu’il aille.

Arsène : Ça marche le stop de Madame Sely ?

Tenvic : Quand Monsieur Public est venu la première fois, tu lui as annoncé qu’on avait des choses privées à se dire, il n’a pas insisté.

Arsène : C’est vrai, je lui ai mis un stop !

Tenvic : Un stop.

Arsène : Mais tu as parlé de cercle tout à l’heure…

Tenvic : Oui.

Arsène : Je me demande quel est le rayon de mon cercle ?

Tenvic : À ton avis…

Arsène : 50 cm ?

Tenvic : 50 cm c’est trop près, ce n’est même pas ton bras.

Arsène : 70 cm ?

Tenvic : C’est mieux, c’est ma mesure.

Ils boivent une gorgée de Kilkoman.

Arsène : À ta mesure !

Tenvic : À ton prochain stop !

Le Kilkoman les enveloppe dans la ouate.

Arsène : Et… si la solution… c’était quand même de… rester drôles.

Tenvic : Si tu veux… mais entre… tenir… le rire, c’est comme en… tretenir… le feu… pour éviter qu’il s’é… teigne. La flam… me… doit rester lé… gère.

Arsène : Lé… gère !

Tenvic : Pas s’é… tein… dre !

Arsène : Une van… ne qui passe… pas… le feu va mou… rir… faut pas in…si… ster… faut en trouver une autre… vite… qui pa… sse !

Tenciv : Com… me tu dis, rest… ons… drô… les !

Monsieur Public revient ; il s’approche d’eux.

Monsieur Public : J’espère… que vous a… vez bien par… lé.

Arsène : Oui. Mer… ci, Mon… sieur Pu… blic !

Tenvic : Il res… te du Kilk… oman ; il est… pour… vous.

Monsieur Public : La cla… sse, les gars, la clas… se !

Ils s’en vont.

 

  1. Le “territoire” et les “valeurs”, sont les deux mamelles du divorce….. L’envahisseur(e) est immédiatement détecté(e) (en tant que tel.le) et l’alarme retenti fort…
    S’en suit souvent un chaos indescriptible, d’où les notions de territoire et de valeurs n’apparaissent nullement : il faut juste attaquer, tirer au bazooka, accuser, mentir, faire mal, bref, gagner, si possible par KO…
    On verra plus tard (peut-être) pourquoi.

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