L’ogre et le drapeau rouge

Sur les plages quand les vagues et le ciel ressemblent à ça, il est interdit de se baigner. L’histoire de l’art a connu aussi ses drapeaux rouges « peinture interdite » avec les grands formats qui, en France, jusqu’au XIXe siècle, n’étaient consacrés qu’à la peinture mythologique, historique, religieuse.

 

Et Gustave Courbet est arrivé ! En 1849, il fait défiler dans son atelier à Ornans, les habitants de son village ; il transgresse la règle académique en donnant à la petite histoire les dimensions de la grande (315,45 x 668).

 

Son tableau Un Enterrement à Ornans (1) fait scandale au Salon de 1850 ; on lui reproche de peindre « le laid, le trivial, l’ignoble ». Il a 30 ans, c’est parti !

 

En 1869 Courbet peint sa série de vagues à Étretat ; il les enrichit dans son atelier. Celle-ci (66×90) est conservée à la Alte Nationale Galerie à Berlin (2).

 

Cézanne est sous le charme : « Les grandes Vagues, celle de Berlin, prodigieuse, une des trouvailles du siècle, bien plus palpitante, plus gonflée, d’un vert plus boueux, d’un orage plus sale, que celle du Louvre, avec son enchevêtrement écumeux, sa marée qui vient du fond des âges, tout son ciel loqueteux et son âpreté livide. On le reçoit en pleine poitrine, on recule, toute la salle sent l’embrun. »

 

La vague de Courbet est monstrueuse, on dirait un mur ; un mur de marbre. Courbet est le chef de file des Réalistes, ceux qui partent de la réalité pour l’emmener ailleurs, comme l’écrit Baudelaire : Tout bon poète fut toujours réaliste […] et la poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde.

 

Personne n’a jamais peint la mer sans recul, en gros plan ; les gros plans, l’homme de L’Origine du Monde (4), les connaît !

 

Courbet est de gauche, opposé au Second Empire, Communard, il fait tomber la Colonne Vendôme ; il est condamné à la remettre debout à ses frais ; il s’exile en Suisse.

 

Un petit livre, La Claire Fontaine (5) de David Bosc, raconte ses dernières années à La Tour-de-Peilz, sur le bord du lac Léman. Courbet adore chanter, se baigne nu, en poussant des cris de joie, comme un ogre.

 

Courbet est l’ogre qui n’a pas reculé face à la mer par drapeau rouge !

 

Les ogres vivent dans les contes, alors que l’heure des comptes va bientôt sonner… Mêmes sonnés, il faudra se rappeler ces désirs-là, sauvages, purs, cette liberté.

 

(1) https://artsandculture.google.com/asset/a-burial-at-ornans/jwESwQ4qvb87oQ?hl=fr

 

(2) https://www.visitberlin.de/fr/alte-nationalgalerie-ancienne-galerie-nationale

 

(3) https://www.kazoart.com/blog/loeuvre-a-la-loupe-vague-hokusai/

 

(4) https://www.repro-tableaux.com/a/gustave-courbet/origine-du-monde.html

 

(5) https://www.babelio.com/livres/Bosc-La-claire-fontaine/518813