Le gros plan, c’est trop gros !

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Arsène mange un sandwich et boit une bière sur les berges de la Seine avec son ami Ynerh. Ils sont assis sur les barres de bois d’un parcours sportif, près du Pont Neuf, rive droite.

Les bateaux passent, chargés de granulats, de blé, de containers, de touristes ; une femme fait du ski nautique en robe de mariée ; un autre skieur la rattrape en smoking ; il lui offre une coupe de champagne…

Les bateaux s’éloignent, Arsène et Ynerh se racontent leurs histoires ; ils se connaissent bien.

Quel est ce bruit de fond qui les empêche de mieux s’entendre ? Un camion vient de se garer à proximité ; son moteur tourne, tandis qu’à l’intérieur d’une trappe ouverte dans le sol, un type commence à connecter des fils.

Arsène regarde le camion, le type, Ynerh ; il se demande s’il va aller voir le type pour lui demander d’arrêter le moteur ; Ynehr ne dit rien.

Arsène sait que le type bosse, mais lui aussi a bossé ce matin, donc lui demander un peu de silence pendant sa pause de midi, c’est jouable…

Arsène : Bonjour Monsieur, le bruit du moteur de votre camion est-il indispensable ?

Le type : Oui, parce que…

Arsène : C’est-à-dire qu’on mange à proximité…

Le type : Pouvez-vous m’écouter quand je vous réponds ?

Ynerh : Il est toujours comme ça, il pose pleins de questions sans écouter les réponses.

Le type : Le moteur, c’est pour recharger les batteries, mais je remettrai en marche tout à l’heure.

Arsène le remercie, Ynerh aussi.

Arsène : Sympa ce type. Il a raison, je ne l’ai pas écouté, car je m’attendais à sa réponse et donc je n’avais pas la patience de le laisser développer.

Ynerh : Pourtant, lui a entendu ta demande de silence.

Arsène : C’est vrai. Toi tu n’avais rien demandé ; le bruit ne te dérangeait pas ?

Ynerh : Si.

Arsène : Pas au point de lui demander de couper le moteur ?

Ynerh : On est en ville ; j’accepte un peu de dérangements.

Arsène : Tu veux dire que moi, non ?

Arsène et Ynerh se regardent et se marrent.

Arsène : La question c’est de savoir comment on s’y prend avec le dérangeur.

Ynerh : Il faut sortir de la sensation d’être dérangé, pour se rendre disponible à l’échange qu’on amorce avec le dérangeur.

Arsène : Notre dérangement peut faire naître en nous des sentiments hostiles.

Ynerh : Il va bien falloir, si tu vas voir un type qui te dérange vraiment, que vous vous écoutiez pour trouver ensemble une solution qui améliore le moment à venir.

Arsène : L’autre, qui nous dérange, s’il a des pensées pleines de tâches, si nous entendons les hurlements de son âme, pouvons-nous écouter sa colère ?

Ynerh : Nous pouvons, mais c’est du boulot !

Arsène : Notre âme aussi a des tâches.

Ynerh : Le type qui a coupé son moteur a entendu l’agitation de la tienne.

Arsène : Heureusement, tu étais là ; il s’est dit qu’à nous deux, on lui avait demandé gentiment ; nous avons résolu à trois un problème assez simple ; c’était un bon entrainement.

Arsène et Ynerh ont fini leur sandwich et commencent à manger leur pâtisserie.

Ynerh : Il est bon mon Mille-Feuilles ; et ton Paris-Brest ?

Arsène : Pas mal !

Ynerh : Je me demandais si j’arriverai à le manger sans m’en mettre partout ; j’y arrive.

Arsène : Mine de rien, tu t’étais lancé un petit défi !

Ynerh et Arsène éclatent de rire. Brièvement. Un trentenaire vient de s’assoir en diagonale devant eux ; pas juste devant Arsène, mais ses fesses sont très près de son Paris-Brest…

Il n’est pas simple de lui demander d’aller plus loin ; sa notion d’espace vital semble floue. Mais son téléphone sonne, il s’éloigne.

Leurs pâtisseries avalées, Arsène et Ynerh se lèvent. Arsène va voir le type aux câbles.

Arsène : Encore merci d’avoir éteint votre moteur ; désolé de vous avoir coupé la parole toute à l’heure.

Le type : C’est pas grave.

Arsène : J’ai un ami qui écrit des chroniques, je vais lui raconter notre échange ; ça va l’inspirer. Travaillez bien !

Le type : Merci.

Arsène et Ynerh s’éloignent. Sur la Seine, d’autres bateaux arrivent, chargés de granulats, de blé, de containers, de touristes ; une femme fait du ski nautique en robe de mariée ; un autre skieur la rattrape en smoking ; il lui offre une coupe de champagne…

Ynerh doit y aller, il embrasse Arsène, qui, seul, laisse ses pensées passer ; elles lui disent que la vie est faite de visions de rêves, d’échanges doux, d’utopie, de pâtisseries, de fesses mal placées…

Comment bien se placer pour aider le monde à tourner, se demande Arsène. Comme Les Quatre Parties du Monde, des femmes sculptées par Jean-Baptiste Carpeaux, artiste phare du Second Empire, inspiré par le mouvement dans son travail ; cette sculpture est au centre de la fontaine du jardin Marco Polo, le Petit Luxembourg.

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Les quatre femmes de Carpeaux représentent l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique ; elles font tourner le globe au dessus d’elles.

Autour des femmes, dans la fontaine, les chevaux sculptés par Emmanuel Fremiet, donnent l’impression d’avoir fumé de l’herbe tellement ils sont allumés !

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Dans ce moment de turbulences politiques, Arsène trouve que la sensualité, la folie, la fantaisie, de l’art est d’un grand réconfort.

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Face à ce gros plan de tête de cheval, Arsène imagine Ynerh en train d’échanger avec lui ; comment ferait-il ?

C’est pour cela que la courtoisie a été inventée ; elle permet de se mettre en plan large pour donner de l’air aux relations.

Des relations en gros plans, ce serait trop gros, trop chargé en émotions ; les âmes bords à bords, et puis quoi encore !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Une de ces petites chroniques humaines, poétiques et culturelles dont vous avez le secret et qui touchent au cœur, merci !

  2. une belle histoire de relations humaines…
    il faudrait proposer aux faiseurs de guerre de s’écouter un peu plus !

  3. C’est tellement chouette que j’en reste muette …juste le silence pour déguster les mots et les idées.
    Comme toujours, merci.
    Soisette

  4. C’est géant.. merci de ce beau partage entre deux écoutes si vraies au final . J’aime ça. Ton écriture transcende cette relation où chacun prend sa part

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