L’aigrette ne va pas se gratter

© Jim

Je la regarde. L’aigrette chasse sur une île dans la Loire à Tours, en bas du pont Wilson ; je traverse le pont pour aller au restaurant Alep, rue Colbert.

Elle attend. Soudain son bec plonge dans l’eau ; le geste est sec. La proie n’a aucune chance.

Elle a faim, elle y va ; seule sur son terrain de chasse.

Je ne l’imagine pas dans le partage ; elle est dans l’action comme un sniper ; son bec est son arme ; son œil, sa force.

© Jim

Le sniper est loin, l’aigrette, proche de sa proie, mais la relation entre les deux est de même nature : l’affect n’a pas sa place.

L’aigrette doit manger ; le sniper doit tuer.

Pourquoi mêler un sniper à cette scène, naturelle par essence ? Je suis en train de lire Sniper en Arizona de Patrick Declerck ; je ne savais pas qu’il avait écrit ce livre quand je l’ai vu en librairie ; je l’ai acheté car Les Naufragés son premier livre sur les sdf, m’a marqué ; depuis, il écrit, je le lis.

L’aigrette a tout ce que je n’ai pas, la concentration et la patience ; elle s’arrête, attend, regarde, avance d’un pas, de deux, s’arrête, tue, avance encore, tue encore…

Bon, c’est des bêtises… L’aigrette est-elle concentrée ? Comme quelqu’un qui pourrait se déconcentrer ? Non, elle est totalement mobilisée par sa chasse.

L’aigrette est-elle patiente ? Son impatience n’aurait pas de sens. Elle chasse le temps de se nourrir.

Je la quitte avant qu’elle ait fini, alors que j’ai le temps ; Alep peut attendre un peu, surtout quand ce soir, je vais manger d’excellents falafels, seul !

Pourquoi je la laisse, alors ? Je n’ai pas de réponses… Sa violence -Tchack, tchack, tchack – m’a-t-elle nourri suffisamment ?

Elle est d’ci, de ce monde sauvage de la Loire, courant plein de remous, bancs de sables mous… Je suis de passage… Elle est ce que je laisse à chaque fois derrière moi, la solitude, condition essentielle pour aller plus loin, au lieu de se contenter du compromis des allers-retours…

© Jim

Cette photo me rappelle, à la couleur près, celle au dos de la pochette du disque Hejira de Joni Mitchell, 1976, que j’écoute en ce moment ; Hejira vient de Hejra, voyage en arabe. Le voyage en bas du pont Wilson.

©Joel Bernstein

Le nom complet de l’aigrette est aigrette garzette ; petit héron, blanc, avec des plumes sur la tête… Mais nous ne sommes pas au salon de coiffure ; elle chasse !

Dans le film Buffet Froid de Bertrand Tavernier, Michel Serrault dit : « Je viens de buter trois musicos, je ne vais pas me gratter pour un chômeur ».

L’aigrette ne va pas se gratter pour un poisson de plus, car comme disait ma mère : « C’est tout le dîner ! ».

 

 

 

 

 

  1. Elle est un sniper efficace, aussi efficace que celui qui se dirige sans coup férir dans la rue Colbert à Tours, pour glouper des falafels, des feuilles de vigne et autres gourmandises syriennes à l’Alep…
    L’aigrette reste quand même imbattable quant à la beauté du geste qu’elle nous offre à l’occasion de sa chasse gourmande…

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