La vie rêvée des brèves

L’art ne s’explique pas, il s’attrape à la volée, par morceaux. Aller au café avant d’aller au musée devrait être obligatoire pour boire un verre ou deux, ou plus, pour se détendre, s’alléger, être prêt à se laisser transpercer par une œuvre d’art. Les Cafés, au comptoir, sont des mines d’or pour qui ouvre l’œil, comme au musée, et les oreilles…

 

Les Papillons de comptoir (1) de Jean-Marie Gourio est une merveille d’humanité résumée en 40 Cafés que l’auteur connait bien : « Il faut regarder les gens. Qui parle ? Qui sont ces buveurs bavards qui disent ces choses qui nous restent en tête, ces petites et jolies brèves de comptoir, phrases courtes qui nous font sursauter, sourire, ou bien grimacer… Il faut passer beaucoup de temps dans les cafés pour tout voir et entendre. J’y ai passé ma vie. ».

 

Jean-Marie Gourio avait déjà écrit Brèves de comptoir (2), qui donnait envie au bout de quelques pages d’aller voir le spectacle en direct, en sachant comme au foot, que le match n’a rien à voir avec le résumé des buts.

 

À l’époque très lointaine où j’allais à la messe, j’avais entendu cette brève de sermon rappelle : « L’éternité est dans les creux ».

 

Au Cafés, les creux sont pleins de brèves. « Mais si les mots s’envolent, les clients, eux, restent. » À tous ces piliers de comptoirs, Jean-Marie Gourio rend hommage dans             Les Papillons de comptoir (1) :

 

Au Café du Marché, au bout du comptoir, tandis qu’à la télé passe un ministre, un client vétérinaire se prépare à en sortir une et quand enfin le ministre se tait, balance : « Alors lui, il est con comme la lune, et jamais une éclipse ! ».

 

Au Café Le Balzac, un client garagiste a des mains noires de graisses ; le patron impressionné les suit des yeux, regarde les siennes, propres, les cache dans ses poches ; le client parti, il vient les placer sur les traces graisseuses laissées sur le comptoir, et rassuré, conclut : « On a la même taille. »

 

Au Café Le Cépage, Bibi, un habitué, répète ses brèves en changeant de client ; un nouveau s’accoude, commande une bière, Bibi lâche : « Les cafés sont tellement chers, avant de prendre une cuite, faut demander un devis ! », ce que le patron ponctue d’un : « Irrécupérable ! ».

 

Au Café Le pot de Fleurs, Magalie, la patronne, sert les brèves elle-même : « Tu peux te faire installer la musique dans le tracteur, alors que dans le cheval, tu pouvais pas. ».

 

Les Papillons de comptoir nous plonge dans l’effervescence, l’énergie du comptoir, d’où jaillissent les brèves comme des esquisses fulgurantes du moment qui passe… Jean-Marie Gourio nous raconte la vie rêvée des brèves. Chef-d’œuvre !

 

(1) Les Papillons de comptoir, Jean Marie Gourio, 2019, Éditions Points

 

(2) Brèves de comptoirs, Jean-Marie Gourio, recueils de citations authentiques entendues dans les bars et les bistrots, publiés entre 1987 et 2015. Éditions Bouquins.