L’Élysée, l’aire de la République ?

Tel que le peint en 1703 Hyacinthe Rigaud, artiste superstar attaché à Louis XIV, Louis-Henri de la Tour d’Auvergne, comte d’Évreux, a le visage rond, guerrier de cour de récré, avec ses pommettes roses, un petit gars joufflu de vingt ans, alors qu’il en a quasi trente !

Louis-Henri, dit Riton, épouse à 33 ans, en 1707, Marie Crozat, 12 ans, fille d’Antoine Crozat, dit « le Riche », l’une des « Banques de France » ; elle lui apporte 2 millions de livres, c’est gentil ; il souhaite avoir un hôtel, dans ce qui va devenir le faubourg Saint-Honoré, ça va aider…

Il habite pour l’instant dans l’hôtel d’Évreux, qu’Antoine Crozat a fait construire place Vendôme pour loger les mariés ; 45 ans à deux, inégalement répartis !

Le faubourg est encore un marais ; mais le Régent Philippe d’Orléans, après la mort de Louis XIV, en 1715, revient à Paris ; la cour accourt, of course !

Le comte d’Évreux demande au régent d’avoir la charge de la Capitainerie des chasses de Monceaux ; le régent, farceur : « Je vous l’accorderai lorsque je pourrai vous en porter moi-même le brevet dans un hôtel à vous ».

Riton dit banco devant un miroir mural, en balançant sa perruque en arrière : « Parce que je le vaux bien ! ».

L’architecte Armand Claude Mollet construit son hôtel ; le comte n’aménage que le rez-de-chaussée ; séparé (déjà) de sa femme et sans enfant, il pense que le Régent viendra juste boire un verre au salon, pas à l’étage…

Il a raison, le Régent reste en bas, et le félicite d’avoir relevé le défi ; pour la peine, allez, 540 mètres carrés en plus !

L’histoire du lieu se poursuit avec la marquise de Pompadour, le banquier Nicolas Beaujon, Bathilde d’Orléans, sœur de Philippe Égalité, avec qui l’hôtel devient… Le palais de l’Élysée.

C’est cher à entretenir ; l’éternel souci des nobles sans cash… Elle loue le rez-de-chaussée à des négociants flamands : bals populaires, concerts, et même chambres à louer pour une nuit d’amour à l’Élysée ; après la Terreur, la douceur !

La fête s’arrête, l’affaire n’est pas rentable ; Joachim Murat, gendre de Napoléon, achète l’Élysée ; le restaure, puis s’en va à Naples dont il est roi ; il l’abandonne à l’État ; Napoléon préfère y vivre plutôt qu’aux Tuileries…

En 1814, Napoléon est exilé, le Tsar Alexandre 1er s’y installe, respectueux de son meilleur ennemi, même s’il fait fouiller le palais !

En 1848, Louis Napoléon, neveu de l’empereur, président de la IIe République, élu au suffrage universel, y est logé aux frais de la République, selon l’article 62 de la Constitution.

Il prend la grosse tête, devient empereur… À sa chute, l’Élysée devient républicain ; pour de bon ?

Depuis, le palais a été maintes fois restauré ; le faubourg autour n’a plus rien de populaire, l’aire sent le luxe, alors que l’argent n’a pas d’odeur ; ah bon ?

L’actuel président de la République vient de révéler qu’il possède 500 000 € ; c’est peu pour un homme qui n’arrête pas de vanter les milliardaires… Il s’arrangerait avec eux comme le comte d’Évreux ?

Le bruit sourd de la guerre en Ukraine rend la campagne électorale inaudible ; imaginons que la République retrouve son âme dans l’insoumission à l’argent, la fête populaire, la danse, la paix, le chant, pour qu’un nouvel air circule dans l’aire de l’Élysée…

Ou alors changer d’aire, quitter le palais pour veiller aux affaires de la République dans un lieu plus républicain en faisant ses adieux au comte d’Évreux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Ah oui ! On ne dira jamais assez l’influence qu’ont les lieux qu’on habite sur le comportement dont on hérite.. l’histoire méritait d’être contée !

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