Envie de danser

Quand est-ce qu’on danse, habillés de toutes les couleurs, comme dans ce tableau de Sonia Delaunay, séquencé comme l’électrocardiogramme d’une fête ? C’est du tango, pas de l’électro – je suis rock – mais l’essentiel, c’est l’envie de danser, de danser ensemble. Une dizaine de couples ou de danseurs isolés évoluent de gauche à droite.

 

Sonia Delaunay peint Le Bal Bullier en 1913 ; le titre initial est Mouvement, couleur, profondeur, danse, Bullier.

 

Elle est une habituée du Bal Bullier (1) là où il y a aujourd’hui le C.R.O.U.S. situé à la sortie du RER B Port Royal. Elle vient avec son mari, Robert Delaunay.

 

Apollinaire les admire : « Il faut aller voir à Bullier, le jeudi   et le dimanche, Mr et Mme Robert Delaunay, peintres, qui sont en train d’y opérer la réforme du costume (2). L’orphisme simultané (3) a produit des nouveautés vestimentaires qui ne sont pas à dédaigner. »

 

Blaise Cendrars vient au Bal Bullier : la robe de Sonia Delaunay lui inspire son poème Sur la robe elle a un corps   au titre à relire… (4) !

 

Le format du Bal Bullier (97 x 390) donne une vision panoramique, comme si nous les regardions du bar ; son support en toile à matelas, montre qu’en 1913, Sonia Delaunay peint sur ce qu’elle trouve : les bandes de la toile l’inspirent-elle pour donner du rythme, entrer dans ce mouvement de la danse qui donne si envie ?

 

La chanson rock anglaise I want to see the bright lights tonight, de Richard et Linda Thomson, en 1974, dit l’envie d’une femme, qui a bossé toute la semaine, d’aller danser, tout de suite, serrée fort par l’homme qu’elle vient de rencontrer.

 

https://www.youtube.com/watch?v=57PENuNVapc

 

Cette chanson est l’un de mes antidépresseurs les plus puissants, avec sa plongée dans l’essence même du rock.

 

(1) Le Bal Bullier, créé en 1847 par François Bullier, un ancien du Bal de la Grande Chaumière, est moins cher que le Bal Mabille, ouvert toute l’année ; s’y croisent l’avant-garde et les stars de la nuit dont Céleste Mogador. Il ferme en 1940.

 

(2) Le chimiste Michel Eugène Chevreul a écrit en 1839 sur la perception humaine des couleurs : « le ton de deux plages de couleur paraît plus différent lorsqu’on les observe juxtaposées que lorsqu’on les observe séparément, sur un fond neutre commun. » En gros, si vous regardez une orange à côté d’une banane, la perception de la couleur n’est pas la même que si l’orange est à côté d’une aubergine…

 

(3) Apollinaire regarde leurs tenues, c’est rien de le dire :       « Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay : veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre : manteau rouge à col bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge. Voici la description d’une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck : tailleur violet, longue ceinture violette, et, verte, et. Sous la jaquette, un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l’écarlate, etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés. Tant de variété n’a point passé inaperçue. Elle met de la fantaisie dans l’élégance. Et si, vous rendant à Bullier, vous ne les voyez pas aussitôt, sachez que les réformateurs du costume se tiennent généralement au pied de l’orchestre, d’où ils contemplent sans mépris les vêtements monotones des danseurs et des danseuses. »

 

(4) Lien pour lire le poème : https://www.wikipoemes.com/poemes/blaise-cendrars/sur-la-robe-elle-a-un-corps.php