Tintoret, le grain de poivre

Tintoret, nous le connaissons de nom, le situons à la Renaissance, et nous avons raison. Plongeons dans sa peinture déraisonnable : il prend dans la Bible les amorces de ses fusées de feux d’artifice qui explosent dans l’espace pictural où nous les voyons, médusés.

 

Jusqu’au 1er juillet, le musée du Luxembourg (1) montre une cinquantaine de ses peintures tous les jours ; c’est l’un des rares musées de Paris qui ne ferme jamais, sauf la nuit… Dommage ! Les teintes de Tintoret le soir après quelques verres seraient l’assurance (2) de décoller pour de bon…

 

Jacopo Robusti, dit Tintoret – son père est teinturier – nait à Venise en 1518 (3). Il est doué, peint vite, pioche chez Titien, Michel-Ange, ou d’autres moins connus ; il ouvre son atelier avant d’avoir 20 ans !

 

L’affiche montre son portrait – en gros plan sur les grilles du Luxembourg : magie de l’agrandissement !

 

Il ose des angles : hallucinantes contre plongées ! deux dès la 2eme salle de l’expo, en hauteur ; une autre dans la dernière salle, Esther devant Assuerus : les drapés des femmes au premier plan font une onde aux creux de laquelle apparaissent d’autres femmes qui les regardent.

 

Une salle est consacrée aux portraits : son ami comédien Andréa Calmo dont l’œil gauche brille – accroche le regard ; imaginons le dans la salle d’attente d’un psy : le travail commence avant que notre tour n’arrive…

 

« Comme un grain de poivre qui recouvre, assomme et dépasse l’arôme de dix bottes de pavots, vous (qui) êtes du même sang que les muses. » dit Calmo de lui. Le théâtre très actif à Venise – plus de 50 troupes – épice sa peinture : costumes chatoyant, décors, mouvements, couleurs vives…

 

Vive l’orange ! Couleur très présente dans les deux versions du Christ et la femme adultère : dans l’une, elle danse doucement avec ses anglaises et ses mains délicates, au milieu des colonnes, devant Jésus (4) ; dans l’autre, ceux qui la condamnent ont des regards sombres comme leur âme…

 

Le Ravissement de Saint Paul – couverture du catalogue – est un festival de couleurs acidulées alors que la colère tonitruante de Dieu jette Saint Paul à terre (5).

 

Salomon et la reine de Saba présente, à côté du trône, un vieux type, les cheveux hirsutes, le visage plein de tâches ; son manteau évoque celui d’un clown ; celui de sa voisine est décoré pour Halloween…

 

Dans la 6eme salle, des dessins, dont une impressionnante tête ; surtout, une peinture, La Princesse, saint Georges et saint Louis : Louis a la tête ailleurs, Georges regarde le décolleté de la femme qui se voit dans son armure ; Teintoret s’amuse…

 

Enfin, juste à la fin, Suzanne et les vieillards, encore tiré de la Bible : une jeune femme, surprise pendant son bain par deux vieux, se refuse à eux ; ils la font condamner à mort, mais le prophète Daniel, encore ado, intervient ; cassés, les deux vieux (6). Leurs couleurs orange et rouge ne changent rien : ils palpent les seins de Suzanne, en proprio, anticipant les gros porcs du XXIe siècle !

 

Face au « grain de poivre », nous avons le choix : écouter l’audio guide nous dire que l’artiste « jette un pavé dans la marre » (7) dans la peinture vénitienne du XVIe annonçant l’art baroque ; ou ne pas résister à ses visions qui nous aspirent comme des tourbillons…

 

(1) http://museeduluxembourg.fr/

 

(2) Pas d’assurance en poésie qui reste l’un des rares territoires inaccessibles au business car non dérivable en produit ; on n’imprime pas une sensation sur un tee-shirt…

 

(3) Il meurt en 1594, mais l’exposition ne s’occupe que de ses premières années ; c’est largement suffisant vue l’intensité du double concentré !

 

(4) « Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre » dit Jésus aux salauds qui veulent la lapider.

 

(5) Paul, soldat romain pas cool du tout, martyrisait les chrétiens jusqu’à ce que Dieu décide de l’aveugler pour qu’il comprenne… Aujourd’hui, Dieu n’a plus la main pour arrêter les massacres ; il y a des armes à vendre…

 

(6) Livre de Daniel, chapitre 13.

 

(7) Ainsi Sartre considère Le Miracle de l’esclave de Tintoret, dans son essai Le Séquestré de Venise.