Sans nous importuner

« Je n’ai jamais eu à souffrir d’aucun geste maladroit ou brutal et j’ai toujours plutôt bénéficié d’attention. » écrit Catherine Millet, rédactrice en chef de la revue Art Press, dans son livre La vie sexuelle de Catherine M. Elle a finalisé la pétition La liberté d’importuner, conçue pour réagir au radicalisme de la pétition Balancetonporc.

 

Prenons un extrait du texte de cette pétition qui en révèle l’esprit : « Le philosophe Ruwen Ogien défendait une liberté d’offenser indispensable à la création artistique. De même, nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. »

 

Le principe essentiel défendu par Ruwen Ogien était :

« Ne pas nuire aux autres rien de plus ». Laissons de côté la tarte à la crème de la « liberté d’offenser indispensable à la création artistique », la liberté sexuelle n’a de sens que sans nuisance aucune. Celui ou celle qui importune l’autre lui nuit, alors qu’en s’y prenant autrement, la nuit est à eux…

 

Pourquoi l’ensemble du texte de cette pétition est-il si sérieux ? La profondeur du sujet appelle une pointe de la drôlerie inspirée de François Morelle, une blague de Jamel Debouze, l’humour caustique de Virginie Despentes et de sa King Kong théorie !

 

Pourquoi Brigitte Lahaie, célèbre signataire, dit-elle à la télé qu’on peut jouir en étant violée ? Elle s’excuse ensuite de l’avoir dit, tout en précisant que c’est pourtant vrai. C’est surtout très intime pour être confié sur un plateau télé qui apprécie le cadeau…

 

Pourquoi Catherine Millet, dont les nombreux rapports décrits dans son livre ont été consentis, dit-elle : « C’est mon grand problème, je regrette beaucoup de ne pas avoir été violée. Parce que je pourrais témoigner que du viol on s’en sort. » ? Sauf si deux types sortant de taule, complètement en manque, et plutôt méchant, s’occupent d’elle… Personne ne lui souhaite cela, évidemment, mais quelle légèreté dans ses propos !

 

Quitte à parler de légèreté, elle régnait à Versailles, où la vie sexuelle était l’ordinaire – entre gens du même monde, ou entre maîtresses et valets costauds, ou encore entre maitres et servantes disponibles – pour tuer l’ennui ; là où il y avait de la gêne, il n’y avait pas de plaisir, dans une répartition des rôles bien comprise entre ceux qui avaient le pouvoir et ceux qui ne l’avaient pas.

 

Depuis le 6 octobre 1789, Versailles c’est fini ! Dans le métro, au boulot, l’égalité est un mélange instable, que le pouvoir, encore lui, détruit vite d’un regard, d’une main déplacée. Une réaction immédiate désamorce tout ; passé ce moment, le rapport de force installé, la contre-attaque pour aller au but suppose une nouvelle faille qu’il faut guetter…

 

Voilà où nous en sommes aujourd’hui, alors qu’il y a 50 ans, 68 libérait la parole et son pendant, l’écoute ; les caresses et leur pendant, l’amour ?

 

« Je parle en fou » chante Bertrand Belin ; j’en sais quelque chose… Pourtant, nous n’avons pas le choix, la parole est nécessaire, la parole de chacun, à égalité, pour arriver à l’essentiel, ces moments de silence où nous serons vraiment ensemble, où nous nous regarderons doucement sans nous importuner.