Des pierres aux enchères

Paris est l’une des villes les plus touristiques du monde avec comme têtes de gondoles la Tour Eiffel, Mona Lisa, Notre Dame. La cathédrale n’est pas en bon état, bien qu’elle ait été restaurée, ravalée, ces dernières années. Elle a 850 ans : des gargouilles tombent, des arcs boutant autour du chevet – côté est de l’église – menacent de s’écrouler à moyen terme…

 

Les arcs boutant soutiennent l’église à l’extérieur ; les piliers et croisées d’ogive, à l’intérieur, soutiennent le toit. C’est le style gothique (1).

 

Il faut de l’argent pour financer une nouvelle campagne de travaux. L’état est prêt à mettre 40 M€ sur le parvis (2) si les fonds privés s’élèvent à 20 M€, d’ici les 10 prochaines années.

 

Où trouver les 20 M€ ? Aux USA pensent Michel Picaud, président de la fondation Friends of Notre-Dame de Paris, et André Finot, directeur de la communication de l’église, qui ont eu une heure pour convaincre les riches clients de Christie’s aux Etats-Unis. Ils ont été invités à participer à la Classic Week de cette institution de vente aux enchères internationale, selon un article du Parisien d’Eric le Mitouard du 12 avril (3).

 

Un habitué des salles des ventes demande « Mais pourquoi vous ne vendez pas aux enchères les vieilles pierres tombées de la cathédrale ? » ce que le journaliste ponctue d’un « cela rappelle à nos porte-drapeaux parisiens qu’ils étaient bien aux Etats-Unis. »

 

La réflexion du journaliste met en évidence une différence essentielle entre les USA et la France : les Américains ont un rapport naturel à l’argent, nous, non.

 

Cette idée de vendre aux enchères les vieilles pierres tombées de la cathédrale est excellente !

 

Imaginons une vente chez Drouot ! Entre les chrétiens riches, les riches collectionneurs athées, les fétichistes, et la perspective d’un scandale – pour certains, vendre des pierres consacrées craint – tous les ingrédients seraient réunis pour faire un carton.

 

On dépense de l’argent pour des pierres tombales ; si les pierres tombées se mettent à en rapporter, elles ne sont pas tombées pour rien.

 

À la Révolution, les pierres de la Bastille sont tombées sous les pioches des 400 ouvriers de l’entrepreneur Pierre-François Palloy. Elles ont servi dans la construction du pont de la Concorde, terminée en 1791 ; elles ont été sculptées afin que chaque département reçoive un modèle réduit de la Bastille ; elles ont été utilisées par l’entrepreneur pour se construire deux maisons, dont l’une est toujours visible, 37, rue de Imbergères à Sceaux.

 

Palloy a utilisé la démolition de la Bastille pour se faire connaître (4) : il a agi en businessman en organisant la promotion des produits dérivés.

 

On commémore cette année Mai 68 dont les pavés sont devenus « collector » ; ils ne sont pas tombés, ils ont été lancés, mais d’où venaient-ils ? (5).

 

Sur le parvis Notre Dame, les plus petits pavés représentent l’emplacement de l’ancienne cathédrale Saint-Etienne, premier martyr, qui fut lapidé ; rappelons que la lapidation n’appartient toujours pas au passé.

 

(1) Le mot gothique a été inventé au XVIIe siècle, pour dénigrer ce style architectural du Moyen-Age ; ainsi une femme de la noblesse, lorsqu’elle rencontrait un homme de sa classe mal habillé, disait de lui à ses amis : « il est gothique ! ». Gothique vient de goth, wisigoth, ostrogoths… autant de barbares !

 

(2) Le parvis est le nom de la place devant la cathédrale, dérivé du mot paradis, le lieu où étaient joués les mystères de la passion, au pied de la façade, au Moyen-Age. Imaginons la Brinks arrivant un matin avec des sacs de billets qu’ils déposeraient au « point zéro » où les attendraient Messieurs Picaud et Finot munis d’un diable pour acheminer ce trésor dans la sacristie. Ce point zéro a la forme d’une étoile ; il est situé sur la gauche du parvis en regardant la façade ; il est le point de départ des distances kilométriques, donc de celle qui relie Paris à New York.

 

(3) http://www.leparisien.fr/paris-75/a-new-york-notre-dame-fait-un-tabac-16-04-2018-7667478.php

 

(4) Il était avide d’ascension sociale. Auto déclaré entrepreneur dans la nuit du 14 au 15 juillet, le 16 juillet l’Assemblée Constituante le nomme démolisseur officiel de la Bastille ; il a 33 ans. C’est à lui qu’a été confié le chantier d’aménagement du donjon du Temple pour y emprisonner Louis XVI et sa famille, après l’attaque de Tuileries, le 10 août 1792 !

 

(5) http://www.nouvelobs.com/videos/vfmq8k.DGT/mai-68-l-histoire-des-paves-parisiens-de-la-bretagne-aux-barricades.html