Diogène sans gêne

Deux femmes, leurs chiens en laisse, marchent sur le trottoir, rue de Birague, dans le Marais. Deux autres femmes arrivent, leurs chiens en laisse, en sens inverse.

 

Les laisses se tendent, les chiens s’aboient les uns sur les autres : peut-être une nouvelle marque de croquettes vient-elle d’arriver dans les rayons à l’approche de Noël…

 

Lassée sans doute, une des femmes lâche : « Ils crient comme les gilets jaunes ! ». Comme c’est drôle, elles rient beaucoup, il faut dire qu’il fait froid, une blague bien noire passe comme un café calva !

 

Un témoin rit moins : « Comparez-vous les gilets jaunes à vos chiens ? » ; les dames se taisent, morveuses… Par la vitre ouverte d’une voiture garée, une radio diffuse le refrain de la chanson de Pierre Vassiliu : « Qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là… » (1).

 

Les quatre dames s’en vont avec leurs chiens ; l’attelage tombe vers Bastille sur quatre gilets jaunes affamés qui décident de passer les chiens à la broche, car c’est l’heure du déjeuner.

 

Elles crient « Aux secours ! » mais ils leur conseillent de se taire avant de leur passer les laisses au cou… Elles se mettent à quatre pattes et aboient ; elles ont l’oreille absolue dans ce domaine.

 

Le lendemain, les gilets jaunes s’interrogent alors que les dames en laisse poussent des cris quand s’approchent d’autres dames promenées de la même manière : « On n’est pas encore suffisamment habitués aux sons pour distinguer la joie de la haine. »

 

Comme il est difficile de se comprendre quand on n’a pas l’habitude de s’écouter, essayons autre chose : détachons les laisses, toutes les laisses, car là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir…

 

Les chiens retournent voir Diogène sortir la tête de son tonneau pour dire au CAC 40 qui lui demande ce qu’il peut faire pour lui : « Ôte toi de mon soleil ! » (2).

 

Libérées, les dames se relèvent et dansent avec les hommes au son des orchestres installés dans les rues ; les mots de Pina Bausch sont écrits sur les murs : « Dansons, dansons, sinon nous sommes perdus. »

 

(1) Pierre Vassiliu a créé, en 1973, la chanson Qui c’est celui-là ? 

https://www.youtube.com/watch?v=ZpHkbNqY7zY

en adaptant la chanson brésilienne Partido alto de Chico Buarque

https://www.youtube.com/watch?v=irt0YA4jSAI

 

(2) Alexandre le Grand, de retour de campagne militaire, passe voir Diogène, le père du Cynisme, qui vit dans son tonneau, et lui demande ce qu’il peut faire pour lui ; Diogène lui répond : « Ôte toi de mon soleil ! ». La scène a inspiré le haut-relief en marbre de Pierre Puget visible au Louvre, en bas de l’aile Richelieu.