Un éclair

« Habituellement quand une histoire me vient, c’est en totalité ; ou du moins c’est l’impression que j’ai : la zébrure d’un éclair qui serait long et soutenu, et qui rejetterait dans l’ombre tout le tangible, le monde dit réel, ne laissant illuminé que ce paysage soudain entrevu {… }. Tout cela, à sa naissance, est comme un très jeune tigre irascible, enragé : il faut qu’on l’apaise et qu’on l’apprivoise. Ce qui est assurément la tâche essentielle d’un artiste : apprivoiser et discipliner une vision créative encore à l’état brut. »

 

Cet extrait de Voix venue d’un nuage, de Truman Capote en 1969, éclaire sur la tâche de l’artiste. Écrivain américain (1924-1984), Truman Capote est surtout connu pour deux œuvres : Breakfast at Tiffany, nouvelle qui a inspiré un film culte à Blake Edwards, en 1961 ; Cold Blood (De sang froid) l’un des romans les plus vertigineux de la littérature moderne. Jamais un écrivain n’avait montré comment l’orage se fait chair, rage meurtrière.

 

Incroyable d’imaginer Truman Capote, homosexuel raffiné, dont le regard sur la société mondaine était acéré, au milieu de l’Amérique profonde, à Holcomb, Kansas, où la famille Clutter avait été assassinée, même si son amie Harper Lee l’accompagnait.

 

Non, pas incroyable : Truman Capote, immense écrivain, en panne de sujet, sent comme un chasseur, un prédateur, sa proie, qu’il faut y aller, qu’il faut aller travailler, c’est-à-dire explorer ce crime et l’enquête qu’elle déclenche comme une matière littéraire inédite.

 

Le tigre fait hurler de peur qui ne l’a pas vu venir et va mourir. L’artiste apprivoise le tigre, doucement ; s’il est pressé par son client, il ne fera rien de bon, tant pis pour le client ; lui s’en remettra. Quelle idée de presser un artiste quand un citron fait l’affaire !

 

Apprivoiser, discipliner. L’état sauvage s’apprivoise avec le temps, discipline du travail.

 

Il faut aimer regarder l’orage, état sauvage du ciel, au lieu d’en avoir peur, pour laisser l’éclair nous allumer ; la discipline commence lorsque nous décidons d’en faire quelque chose.

 

J’ai toujours adoré l’orage, même si un jour sous la tente, il m’a terrorisé ; c’est peut-être pour cela que Truman Capote me touche autant. Il me parle de cette limite que lui a franchi, un jour…