Faire les choses en grand

« Faites les choses en grand » conseille Samsung à l’occasion de la présentation de son Galaxy note 8 sur son immense bâche publicitaire devant l’hôtel de la Marine en travaux, place de la Concorde.

 

Champollion fit les choses en grand, en utilisant la pierre de Rosette pour recréer l’alphabet hiéroglyphique, pour le plus grand bénéfice de l’Égypte qui offrit à la France les deux obélisques du temple de Louqxor, dont seulement une fit le voyage jusqu’à la place de la Concorde.

 

La Révolution fit les choses en grand en guillotinant Louis XVI et Marie-Antoinette au même endroit, en 1793. N’oublions pas qu’entre l’exécution du roi, en janvier, et celle de la reine, en octobre, le palais royal du Louvre est transformé en Musée National en aout de la même année. La Révolution, ou le passage de Royal à National !

 

La révolution numérique continue avec ce Galaxy note 8, tandis que les compteurs des taxis tournent autour de la place ; la poésie de la chanson de Noir Désir Le vent nous portera où partent « Les taxis pour les galaxies » est rattrapée par la réalité.

 

Devant l’église de la Madeleine, Calvin Klein est un drôle de paroissien avec ses jeans qui concurrencent Levi’s… Le vice sur la façade pour que seule la vertu soit à l’intérieur, comme les gueules de monstres des gargouilles en haut des cathédrales gothiques. Aujourd’hui, tout le monde est beau, comme ces deux mannequins censés prier les passants d’aller dare-dare s’acheter un falzar !

 

Au Louvre La Joconde est sur son mur intérieur ; dehors sur la bâche de l’échafaudage accroché sur la façade de la galerie du bord de l’eau, près du pont des Arts, la marque Burberry apparaît sous les traits d’une ravissante jeune femme ; elle se tient devant une demeure médiévale, pour nous rappeler – volontairement ? – que le Louvre fut à l’origine un vieux château…

 

De l’autre côté du pont des Arts, une bâche est tendue devant le n°27 du quai de Conti qui abrite une partie de l’Institut, où siège l’Académie Française. On voit le flacon de parfum Gabrielle, le nouveau Chanel.

 

Chanel à l’Académie ? Paul Morand, académicien, a écrit L’allure de Chanel, un livre à la première personne où la reine de la mode française déclare : « Je me suis servie de mon talent comme d’un explosif. »

 

Un parfum devient un livre quand Patrick Süskind écrit Le Parfum en 1985, vendu à plus de 20 millions d’exemplaires, traduit en 48 langues… Un best seller !

 

C’est l’heure d’être le best, le meilleur, aujourd’hui plus qu’hier ; le meilleur sponsor, le meilleur endroit pour que la marque se voit le mieux, la meilleure manière de soutenir la restauration de chefs-d’œuvre du patrimoine en péril…

 

Parfois même, la pub est en phase avec l’endroit où la bâche est tendue. Ainsi à la Bastille, le socle de la Colonne de Juillet fait l’objet d’une grande restauration ; sur la bâche, Citroën nous présente sa dernier SUV – un nouveau concept de voiture un peu 4 X 4, plus spacieux qu’une berline. Cerise sur les pneus, la pub passe sa vie au milieu des bagnoles…

 

La formule « En application de l’article L- 621 – 21 – 8 du code du patrimoine, les recettes perçues par le propriétaire du monument pour cet affichage sont affectées au financement des travaux. » est rappelée à côté ou sur toutes ces bâches ; la pub se présente comme un échange de bons procédés. Comme on dit au catch : c’est régulier !

 

Revenons au conseil de Samsung : « Faites les choses en grand ». De quelle grandeur s’agit-il ? Parce qu’un smartphone, c’est assez petit, dans tous les sens du terme. En 1789, la Bastille a été démolie ; ça c’était grand !

Cul d’Hercule

Hercule combattant Acheloüs transformé en serpent est une sculpture en bronze de François-Joseph Bosio (1768-1845), aussi excitante que l’épisode du feuilleton mythologique dont elle s’inspire.

 

Héraclès, version grecque d’Hercule, veut épouser Déjanire, mais le fleuve Achéloüs, aussi. Un combat s’engage entre Hercule et Acheloüs transformé en serpent, puis en taureau, mais Hercule le terrasse avant de lui arracher une corne. Acheloüs jette l’éponge. Pour sceller la paix, il échange avec Hercule une corne de la chèvre Amalthée afin de récupérer la sienne. Cette corne est devenue la corne d’abondance.

 

Regardons la sculpture : Hercule est très puissant, viril ; il a pris la pluie quand il trainait dehors, aux Tuileries, d’où les coulures qui lui donnent un air de guerrier, comme s’il s’était enduit le corps de peinture lors d’un rite tribal où une divinité lui aurait donné la force d’aller au combat.

 

Mythologie contre météorologie ? Pourquoi être contre quand c’est tout contre qu’on est bien, comme Sacha Guitry avec les femmes. Embrassons tout ce que nous voulons dans un regard, l’œuvre et ses accidents de parcours…

 

Devant, la scène impressionne par la force d’Hercule, mais derrière, il s’agit d’autre chose, lorsque les fesses envoient la poudre. C’est troublant ! Le serpent pourtant si proche, n’existe plus, tant il est question de désir, de corps, d’envie d’être pris, de fantasmes…

 

La mythologie mène au logis le plus proche, une chambre d’hôtel où le cul d’Hercule inspire un chaperon rouge devant son loup : « Ma grand-mère est morte et j’en ai marre du beurre ; prends-moi ! »

Un éclair

« Habituellement quand une histoire me vient, c’est en totalité ; ou du moins c’est l’impression que j’ai : la zébrure d’un éclair qui serait long et soutenu, et qui rejetterait dans l’ombre tout le tangible, le monde dit réel, ne laissant illuminé que ce paysage soudain entrevu {… }. Tout cela, à sa naissance, est comme un très jeune tigre irascible, enragé : il faut qu’on l’apaise et qu’on l’apprivoise. Ce qui est assurément la tâche essentielle d’un artiste : apprivoiser et discipliner une vision créative encore à l’état brut. »

 

Cet extrait de Voix venue d’un nuage, de Truman Capote en 1969, éclaire sur la tâche de l’artiste. Écrivain américain (1924-1984), Truman Capote est surtout connu pour deux œuvres : Breakfast at Tiffany, nouvelle qui a inspiré un film culte à Blake Edwards, en 1961 ; Cold Blood (De sang froid) l’un des romans les plus vertigineux de la littérature moderne. Jamais un écrivain n’avait montré comment l’orage se fait chair, rage meurtrière.

 

Incroyable d’imaginer Truman Capote, homosexuel raffiné, dont le regard sur la société mondaine était acéré, au milieu de l’Amérique profonde, à Holcomb, Kansas, où la famille Clutter avait été assassinée, même si son amie Harper Lee l’accompagnait.

 

Non, pas incroyable : Truman Capote, immense écrivain, en panne de sujet, sent comme un chasseur, un prédateur, sa proie, qu’il faut y aller, qu’il faut aller travailler, c’est-à-dire explorer ce crime et l’enquête qu’elle déclenche comme une matière littéraire inédite.

 

Le tigre fait hurler de peur qui ne l’a pas vu venir et va mourir. L’artiste apprivoise le tigre, doucement ; s’il est pressé par son client, il ne fera rien de bon, tant pis pour le client ; lui s’en remettra. Quelle idée de presser un artiste quand un citron fait l’affaire !

 

Apprivoiser, discipliner. L’état sauvage s’apprivoise avec le temps, discipline du travail.

 

Il faut aimer regarder l’orage, état sauvage du ciel, au lieu d’en avoir peur, pour laisser l’éclair nous allumer ; la discipline commence lorsque nous décidons d’en faire quelque chose.

 

J’ai toujours adoré l’orage, même si un jour sous la tente, il m’a terrorisé ; c’est peut-être pour cela que Truman Capote me touche autant. Il me parle de cette limite que lui a franchi, un jour…

 

 

 

 

 

 

 

 

Le paradis est une boite de nuit

Tintoret, c’est un peintre de l’école vénitienne, donc la couleur ça y va !

 

À l’origine Le couronnement de la Vierge ou Le Paradis, était dans une chapelle, pour montrer aux pauvres pêcheurs ce pourquoi ils acceptaient de souffrir ici-bas. Pour leur donner encore plus de courage, la peinture avait des couleurs qui flashaient, limites fluo !

 

Aujourd’hui, dans la salle de La Joconde, à côté des Noces de Cana – tableau très coloré aussi, peint pour des pêcheurs professionnels, des moines – les couleurs du Paradis de Tintoret sont un peu passées ; qu’est-ce que ça devait être !

 

Mais le rythme est là, avec en bas au centre, deux personnages arrivés en courant et qui hop ! s’arrêtent car c’est super cool d’être vautrés sur des nuages en cercle, banquettes moelleuses d’un théâtre à l’italienne !

 

Il y a un fauteuil en bas à gauche, un piano au milieu… Le LSD n’a pas encore été inventé, mais quelle ambiance !

 

Choisis le roi ou les balles

Louis XV aime venir à Choisy. La duchesse de Montpensier, cousine germaine de Louis XIV, la Grande Mademoiselle, y possède un château sur la rive gauche. Il l’achète, et Choisy devient Choisy-le-Roi. Louis XV traverse La Seine en gondole – le quartier des Gondoles existe encore rive droite – pour aller chasser dans la forêt de Sénart ; le soir il retrouve sa favorite, Madame de Pompadour, dont il reste le nom au carrefour…

 

Rouget de Lisle, né en 1760, officier du Génie, écrit des chansons. En avril 1792, Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin devient La Marseillaise. Elle est interdite sous le Premier Empire : Rouget de Lisle dit à Napoléon qu’il va se perdre et perdre la France ; ça se discute… La IIIe République choisit La Marseillaise comme hymne national en 1879. Rouget de Lisle quitte l’armée en 1796 et comme ça ne va pas très fort, son ami le général Blein, l’accueille à Choisy-le-Roi. C’est marrant car Rouget de Lisle avait choisi le roi Louis XVI ; oui, il fut triste de son arrestation après l’attaque des Tuileries en août 1792. Après tout, Gainsbourg qui écrivit Aux armes et cætera, version reggae de La Marseillaise, adorait boire des Ricard au 36 avec le commissaire Bouchet, patron de la brigade des Stups’s !

 

Quant à Jules Bonnot, anar pur et très dur, il avait eu l’idée de passer à la bagnole quand la police était encore en vélo ou à cheval ; il fut chauffeur de Conan Doyle ! Trouvant refuge chez son ami Jean Dubois qui tenait un garage à Choisy-le-Roi, il est tombé en 1912 sous les balles des flics qui hésitèrent à attaquer au canon et optèrent pour la dynamite… Le rôle de l’ennemi public n°1 est de pousser la police – et la société – à réfléchir !