Regarder gentiment les gens en colère

Egon Schiele est un peintre, poète et dessinateur, autrichien qui vécut brièvement de 1890 à 1918 ; son œuvre est puissante comme une colère. En lisant cet été son petit livre Je peins la lumière qui vient de tous les corps, je suis tombé, page 8, sur :

« J’appréhendais tout avec amour, je voulais regarder gentiment les gens en colère… »

Il me semble qu’il y a de la colère dans une œuvre d’art, de la colère sublimée. Si l’on peut créer dans la douceur, c’est le magma de sa colère existentielle qui pousse celui, celle, qui crée à cracher ce qu’il ne peut pas garder à l’intérieur.

 

Serait-ce cette colère originelle qui met certains d’entre nous si mal à l’aise face aux œuvres d’art devant lesquelles nous passons et la raison pour laquelle, nous préférons trop souvent nous faire expliquer pourquoi l’artiste a fait cela ?

 

Si une œuvre nous touche, si la colère sublimée de l’artiste nous parle, nous n’avons besoin d’aucune explication pour rester avec elle ; nous en avons envie.

 

Regarder gentiment les gens en colère : quelle aventure à vivre dans le métro, au boulot, dans la rue, à la plage, dans les campings, chez soi, chez les autres ou dans les musées… !

 

Regarder gentiment une œuvre d’art demande du temps ; le contraire de gentiment est méchamment, ce qui nous arrive devant une œuvre qui nous déplait.

 

Regardons-nous gentiment les œuvres que nous rencontrons sur notre chemin, comme nous regardons gentiment un buisson d’aubépine, le reflet des nuages qui passent dans une flaque d’eau, des moutons qui broutent ou des goélands qui crient ?

 

Une œuvre d’art serait-elle plus compliquée à regarder ? Pas si sûr ! Notre besoin de comprendre complique tout quand la regarder gentiment nous permet de la regarder le temps qu’il faut pour apaiser notre propre colère.

 

Regarder gentiment les gens en colère ne revient pas à leur dire qu’ils ont raison ; en les regardant gentiment, au lieu de s’en aller, la gentillesse fait de la résistance.

 

Créer c’est résister ; regarder gentiment aussi.