Est-ce que Baudelaire exagère ?

Dans l’introduction du Spleen de Paris, Baudelaire confie son incapacité à écrire ce qu’il a précisément ressenti en entendant le cri du vitrier ; les 50 poèmes deviennent autant d’essais… Le n° XXXIII correspond à l’esprit que j’essaie d’insuffler dans les visites Vu sous cet angle :

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question… Il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous… »

 

Vu sous cet angle ou comment apprendre à regarder sans modération.

 

Dans ses manières d’être ivre, Baudelaire ne mentionne pas les regards, pourtant il faut bien trouver un moyen de planer ; regarder assez longtemps pour qu’advienne que pourra.

 

Soit la chose regardée vient vers nous, dans son étrangeté ; soit c’est nous qui allons vers elle et qui acceptons l’état étrange dans lequel elle nous plonge. Rien de tout cela n’est normal ; une œuvre d’art est extrême, il n’y aucune raison de la regarder normalement.

 

L’art se tient à l’écart de la norme, de la modération. À nous d’en faire autant si nous voulons rencontrer l’œuvre d’art ; à nous d’être là, pas de faire semblant.

 

Il n’y a pas d’entre deux. Faire croire que nous sommes là en cas d’absence serait nous abuser nous-mêmes ; un leurre inutile, car en dehors de nous, tout le monde se fiche éperdument de ce qui nous arrive, puisque personne d’autre ne peut le ressentir à notre place.

 

Quand nous sommes à notre place avec l’œuvre d’art, il ne serait pas surprenant qu’une immense joie nous envahisse ; la joie d’être libre. Quelle ivresse !

 

Pouvons-nous être ivres tous les jours ? Non ! Alors, Baudelaire exagère ? Non plus !

 

Ce n’est pas au poète d’aller molo, mais à nous de le rejoindre rapido !

 

Bruno de Baecque